La maison de famille racontée par Léonor de Récondo et Laurent Mauvignier
« C’est une maison qu’on avait oubliée. Carla dit qu’elle se rappelait la couleur des volets. Moi je suis sûre que ce n’est pas la même. Mais tu sais comment sont les choses qu’on aime, on a beau les repeindre… » Lettre de Rosalie à David dans César et Rosalie(1972) de Claude Sautet.
Palimpsestes de nos histoires familiales, les maisons de famille nous fascinent, autant qu’elles nous pèsent. Lourd héritage que celui de devoir conserver, tout en se l’appropriant, la maison construite il y a parfois plusieurs siècles par un aïeul. Nous y sommes attachés parce qu’elle nous rappelle des souvenirs et, pour nous, elle sera toujours celle que nous avons connue enfants, malgré les volets repeints, la façade décrépie et le jardin transformé depuis.
De la maison matérielle au souvenir immatériel il n’y a qu’un pas et les écrivains s’emparent de cette mythologie depuis longtemps. L’histoire de la maison est celle de la famille et inversement. Dans ces écrits, l’architecture devient un personnage et l’écrivain devient architecte du récit familial. Architectes, Léonor de Récondo et Laurent Mauvignier le sont à part entière dans leurs romans respectifs Marcher dans tes pas et La Maison vide, sortis à la rentrée littéraire 2025. Chacun à sa manière, et partant d’histoires très différentes, mais situées dans le courant du XXe siècle, ils reconstituent leurs histoires familiales dont une grande partie leur est inconnue. Point de départ de leurs récits, la maison basque détruite lors de l’entrée de Franco au Pays basque en 1936, pour l’une, et la maison du hameau fictionnel de La Bassée en Indre-et-Loire, rouverte par le père en 1976 après vingt ans d’oubli pour l’autre, sont le point d’ancrage de leurs constructions personnelles respectives. La maison de famille est sublimée et devient un objet intouchable, que nous voulons voir perdurer ou réexister, toujours, pour ne pas oublier d’où l’on vient, mais aussi pour se trouver soi-même à travers l’absence des générations passées. Soudain, grâce à l’écriture, ce patrimoine vernaculaire, non monumental, non lié directement à l’Histoire, devient alors un patrimoine de grande valeur.

La maison de famille : une architecture ordinaire ?
Loin du faste des châteaux de la Loire, la France urbaine et rurale est le vivier d’un patrimoine vernaculaire monumental par son nombre, mais dont peu de personnes mesurent la valeur. Ces maisons, du moins celles qu’il nous reste, ont pour beaucoup été construites avant la seconde moitié du XXe siècle avec les moyens locaux : terres, moellons de pierre, bois, etc. Elles sont ainsi le reflet de savoir-faire anciens, mais aussi de manières de construire parfaitement adaptées aux conditions climatiques de chaque région. La forme du toit est pensée en fonction de la fréquence des pluies, les ouvertures de l’exposition au soleil suivant les saisons, l’épaisseur des murs des conditions climatiques parfois difficiles l’hiver ou l’été. Au-delà de ces caractéristiques extérieures, les maisons sont pensées pour être fonctionnelles et pour répondre aux usages, mais possèdent aussi un rôle de représentation afin de montrer son statut social.
Connu pour ses restaurations ambitieuses, Eugène Viollet-le-Duc est également l’écrivain d’un roman d’initiation illustré, Histoire d’une maison (1873), qui présente de manière didactique l’apprentissage de l’architecture par un jeune homme désœuvré en temps de guerre. À travers ce récit, l’architecte-écrivain explique comment un plan intérieur doit être pensé en même temps que les façades extérieures pour qu’usages et esthétique dialoguent de manière subtile. Les matériaux et contraintes de chantier sont exposés, et l’architecte rappelle la valeur de ces maisons construites sur le temps long pour durer et être transmises dans les familles.

Au-delà de la valeur matérielle, le récit-guide de construction met en avant la construction d’un regard sur l’architecture. Des remarques et questions naïves de l’élève, aux réflexions purement matérielles des futurs habitants, en passant par les cours techniques dispensés par l’oncle architecte, Viollet-le-Duc rassemble plusieurs points de vue montrant les différents niveaux de compréhension de l’architecture d’une maison. Il montre ainsi que nos attachements à une maison dépendent aussi du point de vue adopté, que ce soit celui d’un professionnel ou d’un habitant non connaisseur.
Ainsi, si dès sa construction, la maison incarne la mémoire familiale, raconter son histoire est le début du récit familial.
Quand l’histoire familiale s’inscrit dans l’architecture
Fidèle à son style reconnaissable aux phrases de plusieurs lignes voire plusieurs pages, à l’instar de Proust, Laurent Mauvignier construit son roman comme une maison, pièce par pièce, en repartant de son expérience physique avec la bâtisse familiale retrouvée. « La maison est encore là […] » écrit-il dans le prologue, et c’est à partir d’une commode, d’une tache de sang sur le parquet, d’une branche de cerisier qui entre dans la chambre, qu’il tisse et mêle souvenirs, reformulations de témoignages et inventions pour expliquer (peut-être) la disparition du visage de sa grand-mère sur les photographies familiales, sa mort prématurée et le suicide de son propre père. Nous voilà emportés dans l’Histoire, celle de deux Guerres mondiales, et l’histoire de quatre générations qui se sont succédées dans le même espace.
Décrite comme un contenant par Laurent Mauvignier (France Culture, Le Book club, 6 octobre 2025), la maison est à la fois le réceptacle et le révélateur de ce qu’on a tenté de lui cacher. Cependant, malgré les secrets, les murs ne mentent pas. Eux, ne dissimulent pas, et restituent de manière intacte sous la plume de l’auteur, les notes du piano de son arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, écoutées en secret par Marguerite, la grand-mère de l’auteur. La matérialité de la maison nous mène à l’immatériel. Partant du bruit d’un parquet qui craque ou d’une odeur de bois humide, les habitants successifs impriment leurs sensations dans les murs. La maison devient mémoire.

Interrogé sur la signification du titre de son nouveau roman, l’écrivain répondait que la “maison vide” parle de ceux qui n’y sont plus. Absents physiquement, et pourtant présents dans chaque recoin, si l’on cherche bien, si l’on prend le temps. Maison à l’origine de propriétaires terriens, dont les terres ont été perdues petit à petit au gré des guerres et des morts, elle représente chez Mauvignier le dernier bien matériel de la famille déchue et pourtant tenue d’une main de fer par les femmes ayant consenti de coûteux sacrifices, et même leur vie pour l’une d’entre elle, pour que la lignée ne s’éteigne pas et que la maison soit transmise. Le récit glisse petit à petit de l’existence physique de la maison, chérie pour ce qu’on voit, ce qu’on touche, ce qu’on sent, à son essence héritée de l’histoire qui s’y joue depuis une centaine d’années.
Malgré l’existence matérielle, la maison de famille de l’écrivain abrite encore de nombreux silences qui ont fait éclore cette fresque familiale romanesque d’une qualité littéraire rare, reflet sans aucun doute d’une âme éprise des souvenirs.
La maison de famille, origine de la reconstruction de l’identité individuelle
Son roman commence dans la cuisine de cette maison d’Irun, qu’elle décrit comme « cossue » : « Une grande bâtisse en pierre de trois étages. Avec deux fenêtres par étage, des balcons aux deux premiers. Son toit est presque plat, elle a un air élancé. ». La description vive continue avec le rez-de-chaussée, la terrasse, l’escalier, le perron, l’allée et la rue, avant d’enchaîner sur la description de la grand-mère, pour conclure « Vous êtes là toutes les deux, la maison et toi. Aujourd’hui disparues. ». C’est alors que commence la reconstruction de l’histoire de la fuite du Pays basque espagnol vers la côte basque française, du déracinement, de la perte des repères, des objets qui ne seront jamais retrouvés. Ces souvenirs perdus, l’écrivaine, en parallèle de sa construction personnelle en qualité de fille d’un père devenu apatride dans son enfance, les fait revivre presque un siècle plus tard grâce à la réinvention du récit de la famille exilée.
Dans ce récit, la maison représente le pays disparu et c’est la description des sensations et émotions ressenties dans ce logis et imaginées par la romancière qui permet d’appréhender ce qu’a pu être la cuisine notamment. La « mémoire sensorielle » rend à la maison son existence matérielle et écrire est le moyen de « faire réexister les maisons » expliquait Léonor de Récondo lors d’une conférence sur les maisons de vacances et de famille à la Cité de l’architecture et du patrimoine le 1er juin 2026.
Contrairement au roman de Laurent Mauvignier, qui se joue d’un bout à l’autre presque en huis clos dans la “maison vide”, dans le récit de Léonor de Récondo, la maison disparaît rapidement. Elle réapparaît pour constater sa destruction, la grand-mère et l’autrice sont réunies pour une visite de la ville d’Irun en ruines. La disparition n’est pas uniquement celle de la maison, mais aussi du passé et de la vie que l’on croyait « indestructible et solide ». Cela nous amène à l’autre partie du roman : qui est-on quand nos ancêtres ont été déracinés et que les souvenirs familiaux n’ont plus d’existence matérielle ? Il faut alors reconstruire au moyen des minces preuves dont nous disposons et c’est ce que fait l’autrice, en demandant la nationalité espagnole grâce à une loi permettant aux descendants d’exilés politiques d’obtenir la nationalité perdue. Ce parallèle établi entre l’histoire familiale et la construction personnelle sur des décombres, met en évidence le rôle que jouent les maisons de famille, et donc l’architecture vernaculaire, dans nos vies. Cela, Léonor de Récondo le sait car l’architecture ne lui est pas tout à fait étrangère puisque son père a pratiqué cette discipline avant de se consacrer à la peinture et de peindre des fresques aux murs de leur maison familiale, que Léonor de Récondo fréquente encore avec sa mère et dont elle imagine difficilement se séparer.

Laurent Mauvignier expliquait, qu’à travers son récit, il a voulu montrer que « toutes les vies sont extraordinaires » (France Culture, Le Book club, 10 octobre 2025). Ne révèlerait-il pas la même chose pour les maisons familiales ? Si raconter un lieu rappelle sa valeur, celle-ci ne préexiste-t-elle pas ? Le roman n’en est-il pas seulement le révélateur ? Il semble que nous pourrions reconstituer un paysage de maisons extraordinaires racontant l’Histoire à travers nos histoires familiales. Histoire de tout un chacun, ces maisons sont le récit de ceux dont les noms ont été oubliés. Ce paysage de maisons extraordinaires existe déjà, à chaque coin de rue de ville ou de campagne, et notre devoir est d’en prendre soin, d’en respecter les récits pour faire perdurer la mémoire de ceux qui n’y sont plus, pour racheter ceux qui ont été reniés et oubliés à cause d’événements historiques traumatisants. Protéger et révéler ce patrimoine vernaculaire c’est conserver plus que l’architecture, c’est continuer ce que font les écrivains, les peintres, les cinéastes, les poètes dans leurs œuvres qui nous touchent. C’est aussi s’approprier, en tant que professionnels de l’architecture, la vision des artistes sur le patrimoine vernaculaire pour envisager leurs valeurs au-delà du matériel dont nous avons la charge. Il s’agirait de penser désormais la maison familiale comme « architecture du souvenir » (Siri Hustvedt, Ghost stories, 2026).
Bibliographie
DE RECONDO, L. (2025). Marcher dans tes pas. L’iconoclaste.
HUSTVEDT, S. (2026). Ghost Stories. Gallimard.
MAUVIGNIER, L., (2025). La maison vide. Les éditions de Minuit.
VIOLLET-LE-DUC, E. (1873). Histoire d’une maison. Infolio.
Filmographie
SAUTET, C. (1972). César et Rosalie. Michèle de Broca.
Podcast
RICHEUX, M. (2025, 6 octobre). Laurent Mauvignier : Les fantômes de la maison vide [Podcast audio]. Dans Bookclub. France Culture. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/laurent-mauvignier-memoires-ravivees-7833485
